Lettre du Lieutenant Emile BARBIER à Marthe BEETS sa cousine de Nancy.

(Dans ce courrier il explique à sa cousine, comment et où il réalise ses photographies.)

5 Janvier 1915

Ma chère Marthe

J'ai bien reçu ta lettre et tes bons souhaits merci.
J'ai pensé à toi quand j'ai vu sur les journaux que les Boches avaient Bombardé Nancy du hauts de airs.
Si tu te croies perdue quand tu entends une bombe tomber à 50 mètres de toi alors que tu es bien tranquillement a couvert dans ton pigeonnier je te conseille de venir ici pour prendre un peu d'entraînement, tu verras tomber des grosses marmites à moins de 10m sans crier gare et tu n'auras même pas le temps d'aller te mettre à l'abri tu entendra des bzz.bzz……rrracccc--- Boum - qui feront tourner ton lait en eau de javel et tu te diras : " j'aime mieux voir tomber une bombe sur le pas de ma porte quand je suis à l'intérieur que d'être ici "
Il ne faut plus avoir peur quand les zeppelin viendront tu es presque en sécurité et si tu songes que d'autres n'y sont pas du tout tu t'estimeras bien heureuse.
J'ai écrit à Louis Strub, j'attends sa réponse. Si le 10 janvier je n'ai rien reçu de Briey ou d'Auboué on pourra penser que les communications sont interdits.
Je viens d'écrire au commissaire de police allemand de Moyeuvre pour lui demander si par son intermédiaire il n'y aurait pas moyen de communiquer avec ma famille. (Je me suis rappellé que peu avant la guerre j'avais fait un peu d'œil à sa fille et avait été reçu chez lui à bras ouverts).
Je suis certain que si quelqu'un de sa famille habite encore Moyeuvre il feront l'impossible pour me faire plaisir.

Quand tu ouvriras cette lettre et que tu verras des photos qui s'en échappent tu te diras : " Ce sacré Emile me dit qu'il est à la guerre et il a le temps de faire des photos ! ! ". Parfaitement, je suis bien à la guerre mais mon tempérament débrouillard m'a permis de trouver le moyen de faire de la photo. Je possède même deux installations. Une a Palace Gourbi abri soutterain enterré à 2 mètres et que j'habite dans les moments critiques, l'autre à Vacherauville à 3k500 en arrière dans une maison évacuée par les habitants froussards, qui est mon logement principal et où je couche quand il n'y a pas de tirs sérieux qui nécessitent ma présence à ma batterie.
Dans le 1er je me sers de vieilles gamelles qui remplacent les cuvettes pour développer. J'ai une vieille boite de singe percée de trous pour le lavage des papiers. Je mets le tout dans une source qui coule pas loin d'ici, et je l'envoie rechercher ½ heure après certain que le courant a lavé automatiquement tousles papiers, c'est simple et pratique.
Dans ma maison de Vacherauville (qui est une des plus belles de la rue) je me sers des assiettes et plats de la maison comme cuvettes et de la cafetière comme filtre de produits.
J'ai une pompe et mon ordonnance lave les photos quand elles sont tirés.

Je couche dans un lit de plume mais j'ai mis un gros matelas dur au dessus du matelas de plumes parce que c'était trop doux quand je me retournais la nuit ca enfonçait tellement que je croyait tomber dans un précipice.
Ma première semaine a été passée dans la fièvre intense du combat, depuis quelques jours, il y a un certain ralentissement qui me fait croire que nous n'avanceront pas très vite par ici.
En attendant je me plais dans mon sort.
Donne bien le bonjour à Vic et à son mari dis lui que je ne connais pas à d'Emile Klein artilleur. Il y en a tellement ! !)
J'ai reçu une lettre de Léon hier , il espère que Maria viendra le retrouver. Il a reçu une lettre d'elle datée du 12 Xbe lui disant qu'elle voudrait bien venir.
J'ai vu Félix en passant il y a 15 jours, il s'ennuie, il m'a dit qu'il me trouvait changé, c'est très possible, en tous cas, ce n'est pas la bile qui me rend tel. C'est probablement ma barbe de guerre, tu pourras te rendre compte sur les photos ci-jointes de ma nouvelles G……
Vic me demandait des nouvelles du garde champêtre d'Audun, je n'ai pas pu en avoir, mais je t'adresse une lettre dans laquelle on parle de sa maison qui est resté debout.
Ne conserve pas trop longtemps cette lettre je voudrais l'envoyé à Jouard, il est actuellement dans les Deux Sèvres et je lui conseillerait d'aller faire un tour à Poitiers pour faire un brin de cour à ces demoiselles.


Bonne et Heureuse année à tous
Emile

Il vient d'éclater juste au dessus de la batterie une marmitte Boche personne n'était dehors heureusement. Cela me fait penser de te dire que je te charge de remettre toutes les photos à ma sœur si je n'en reviens pas.
En attendant le plaisir de t'embrasser sur le crâne je t'envoie un baiser qui sent la poudre.


Emile

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